Fin de parcours…
Billet rédigé le 22 février 2010 par stefhan et classé dans Tournée – Lire le commentairePar le miracle de leur belle jeunesse, mes deux Stéphane s’étaient mis en tête de faire de la dernière représentation un sommet de perfection, à la fois technique et artistique, et ipso facto, la promesse d’un triomphe total. Quand on méconnaît les aléas du métier, on se promet surtout des déconvenues…
Vouloir qu’une soirée soit la plus belle de toutes, c’est, en toute candeur, considérer toutes les précédentes comme des succès relatifs. Chacune des représentations, une fois donnée, est une fin en soi, un adieu sans larmes, avec pour seule certitude d’avoir à tout recommencer le lendemain sans que l’expérience acquise ne vous offre autre chose que de se savoir sans cesse en danger. Après l’étape sautée de Mégève (une inversion de dates qui nous a valu un jour de répit plus que bienvenu !), nous nous sommes rendus immédiatement aux Saisies où devait précisément se donner ce fameux sommet de perfection, à la fois technique et artistique…
Un petit mot, en passant, pour rapporter le choc magnifique de ces neiges infinies des Saisies, cette blancheur immaculée, ces crêtes ciselées par l’azur parfait du ciel ! Un décor de carte postale, avec l’avantage de la matérialité qui rappelle, si nécessaire, que l’oeil est fait pour la beauté réelle du monde et non pour la platitude de nos ordinateurs… La station des Saisies est elle-même un bijou d’architecture montagnarde, quand bien même celle-ci aurait été délibérée, voulue dans un dessein touristique. On est très loin de la grisaille boueuse de Mégève dont la réputation me paraît dès lors monstrueusement exagérée !
Fin de parenthèses champêtre.
Accueil chaleureux, apéritifs à profusion, offre spontanée de partager une divine tartiflette tout en assistant à un spectacle proposé par les animateurs du Centre – soirée de patronage où les talents étaient tous plus affligeants les uns que les autres mais l’envie et l’enthousiasme sincères -, et pour Rasto, expert en la matière, une nuit blanche herbe-alcool en ville avec ces mêmes animateurs, pendant que Mac et moi, toujours aussi soucieux de ne pas dilapider un capital santé de plus en plus réduit, tentions de récupérer un peu de sommeil…
Et ce sommet de perfection, à la fois technique et artistique, est arrivé.
Rasto et Mac ont consacré leur journée en une multitude d’érections intellectuelles sur des détails jusqu’alors insignifiants et devenus essentiels : suspendre des rideaux non plus à force de punaises, mais à coup d’agrafes, plus discrètes, les ajuster au millimètre près, combiner nos projecteurs et ceux de la salle, répéter dix fois la sono, établir des repères de jeu par rapport aux lumières, et j’en passe… En voyant mes deux Stéphane se démener ainsi, ma première réaction fut de me demander en quoi les précédentes représentations pouvaient avoir moins de valeur à leurs yeux. Et, superstitieux comme je le suis, la conviction d’un échec s’est progressivement formée dans mon esprit : le succès ne se commande pas, il est affaire du moment.
Il a suffi d’un trisomique dans la salle pour que tout bascule.
Salle archi-comble, public certes fatigué par la montagne, mais de joyeuse humeur. Les deux Stéphane tenaient encore leur sommet. Puis, à mon premier mot, « Papa, papa… » (réglage de ma prothèse, pour ceux qui connaissent mon spectacle), un écho inattendu. Vient ensuite « Maman ? ». Et sa réplique, qui me prend au dépourvu, me déséquilibre, m’interpelle. Acouphènes ? Hallucination auditive ?
Non : un trisomique hilare qui reprend toutes mes répliques comme pour mieux se les approprier.
Du coup, un enjeu imprévu parasite mon rapport au public : ce dernier, pris au piège d’une compassion qu’il n’avait pas programmée, se retient de rire. Ce n’est déjà plus son spectacle, c’est un face à face entre un sourd et un trisomique… Et de ce face à face, le public s’extrait machinalement. Seul, « Au Suivant » réconciliera momentanément acteur et spectateur. La force du propos, la voix de Brel, la théâtralité de mon travail de traduction, tout cela submerge un public surtout attentif à ne pas se mêler du dialogue erroné entre le sourd et le trisomique.
Ensuite, silence pour Peter Brook et Jack Lang.
Etonnamment, ce sont les enfants (pourtant peu susceptibles de comprendre le spectacle) qui ont limité la casse. Ils n’ont que faire, bien sûr, de cette gangue de tabous bienséants qui étouffe leurs parents. Et leurs rires m’ont aidé à résister jusqu’au baisser de rideau.
Pour Mac, toujours très réceptif à ces enseignements-là, qu’ils soient de réussite ou d’échec, ce fut une claque monumentale.
Pour Rasto, enfermé dans son monde de PAR et de PC, ce fut une incompréhension devant mon désarroi. Ses lumières étaient si parfaites, n’est-ce pas ?
L’hiver des montagnes ne m’est pas aussi propice que l’été de n’importe où et ma première pensée est allée aux miens, à ma maison d’Argenteuil, à mes amis négligés, à ma mère hospitalisée, à ces petits riens qui, soudain, ont plus d’importance que mon spectacle…