
"Je suis né deux fois" raconte, avec tendresse, humour, colère parfois, une vie de blessures parmi d'autres, et milite en même temps contre toutes les dictatures qui altèrent le rapport du sourd à sa citoyenneté : dictatures de la bureaucratie, de la blessure narcissique parentale ou du bistouri...
Dans un parti pris de fractionnement qui reflète mon rapport cognitif au monde, cet ouvrage mêle plusieurs récits : un père artiste lyrique, une mère pianiste, une enfance entre Pigalle et Montmartre, entre peintres et prostituées, le chemin de croix de l'intégration scolaire, mes amers amours d'adolescent, l'exceptionnelle et douloureuse aventure des "Enfants du Silence" aux côtés d'Emmanuelle Laborit, mon gymkhana d'artiste pour parvenir à la notoriété et répondre enfin à cet idéal d'exemplarité qui est la marque de la différence face à l'indifférence.
Quand ce n'est pas à la condescendance ou au mépris...

LE MIME MARCEAU :
(...) Marceau m'impressionnait surtout pour son profil d'aigle, ses longues et fines mains dessinant de somptueuses arabesques dans l'espace ou rattrapant avec élégance la maigre houppe de cheveux qui menaçait de faire scission avec son crâne déjà passablement dégarni, sa démarche de toréador, sa gestuelle théâtralisée à l'extrême.
EMMANUELLE LABORIT :
(...) On a longtemps voulu faire d'Emmanuelle Laborit la revanche du Congrès de Milan. Elle n'était qu'une adorable et ravissante jeune fille de vingt ans dont la médiatisation avait été orchestrée à partir d'un nom illustre et qui avait dû lutter, une fois au sommet, pour faire oublier qu'elle n'était pas seulement le porte-drapeau de la langue des signes, mais une comédienne à part entière.
ROGER HANIN
(...) C'était Roger Hanin entrant par mégarde dans ma loge en croyant y trouver Emmanuelle Laborit, mais le coeur suffisamment vaste pour engager la conversation avec moi et me découvrir, abasourdi, une finesse des mots qui n'étaient pas seulement de mon rôle.
PETER BROOK
(...) Ce jour-là, il m'ouvrit sa porte et me présenta son visage d'ashram. Nous nous assîmes en lotus, de part et d'autre d'une table basse, lui serein, béat, moi tendu à craquer et déterminé à vaincre ou à mourir.
Il ouvrit ses bras d'un geste ample et calme.
- Parlez. Je vous écoute.
Je parlai. De quoi, au juste ? De ma pièce, sans doute. De ma surdité, bien sûr, et je m'empêtrai évidemment dans mon exposé.
CLAUDE PIEPLU
(...) Et puis... Ce visage de sincère désolation de Claude Piéplu, se précipitant en bas de chez lui pour se faire pardonner de m'avoir laissé l'oreille désespérément collée à l'interphone - "Ah, pardonnez-moi, Monsieur Chalude ! Je ne m'étais pas rendu compte ! Bien sûr, vous n'entendez pas! Comment ai-je pu être stupide à ce point !" -, Claude Piéplu rempli à ras bord d'humanisme et d'humilité, se passionnant pour mes idées, s'appliquant à détacher ses syllabes pour faciliter la communication.
MAXIME LE FORESTIER
(...) Ce jour de colère de Maxime Le Forestier pour une bande-son qu'avec mille précautions, je lui avais demandé de retravailler. Cette fureur, qui lui ressemblait si peu, c'était son appel au secours contre l'ingratitude de l'oubli ; il était alors au creux de la vague.
ALAIN SCHNEIDER
(...) Alain Schneider, compositeur autodidacte, fou d'amour pour son infirmière d'épouse et ses quatre ou cinq enfants plus qu'il ne l'est certainement de sa musique, n'a eu qu'une collaboration avec moi. Mais, il en est sorti de vraies embrassades d'hommes duals, et des tons de confidences pour se dire des riens et des pas grand'chose sans lesquels la vie ne serait qu'une effroyable tragédie. Il y eut des moments de vérités dangereuses, et des parpaings d'un mur auquel j'ai pu m'adosser parfois.
JEAN-MARIE CAVADA
(...) Puis, Cavada se tourna vers moi. Il y eut aussitôt un grand désordre de neurones sous mon crâne : je m'aperçus, seulement alors, par cette alchimie de l'émotion qui est la mienne depuis toujours, que l'interprète avait tout d'un sganarelle de commedia dell'arte, et c'est sa perspiration qui retint d'abord mon attention ! Ensuite, je remarquai ses mimiques furieuses, elles me donnaient l'impression que Cavada s'était pris d'une soudaine colère.
Mais, Cavada demeurait impertubable...
Concours Autonomic 2004.
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